L'Actualité, no. Vol: 27 No: 17 1 novembre 2002, p. 76

Science

La mélodie du cerveau

Boulanger, Georges

La musique adoucit les moeurs, dit-on. Mais pourquoi l'aime t-on? Quel effet a-t-elle sur nos neurones? C'est ce que la chercheuse Isabelle Peretz tente de découvrir.

Dès la chute du régime taliban, en décembre 2001, les Afghans se sont mis à danser dans les rues de Kaboul. Interdite hier, la musique résonnait enfin dans la capitale. Une belle image de liberté, estime la neuropsychologue Isabelle Peretz, qui y voit aussi ce qui pourrait être une grande expérience scientifique, mais qu'elle ne fera malheureusement jamais: "Que se passe-t-il dans le cerveau de personnes privées de musique? Qu'arrive-t-il quand elles y sont de nouveau exposées? Une telle étude sur le terrain serait extraordinaire. Toutefois, étant donné la tragédie des Afghans, il faudrait être culotté pour aller là-bas faire des expériences sur la musique!"

De son bureau, dans le labyrinthe du pavillon Marie-Victorin, à l'Université de Montréal, Isabelle Peretz tente de trouver la place qu'occupe la musique dans un autre labyrinthe: le cerveau humain. "Je cherche à comprendre comment les habiletés musicales sont organisées dans le cerveau et, surtout, l'importance que la musique a pour les humains." Les recherches d'Isabelle Peretz et de la poignée d'universitaires qui étudient la mécanique neurologique propre à l'écoute et à l'appréciation de la musique sont fascinantes. Elles ont notamment permis de déterminer des zones du cerveau - concentrées autour des lobes temporaux, situés derrière les oreilles - exclusivement liées à la musique. Et, plus étonnant encore, la perception de la musique est indépendante des autres habiletés cognitives, tel le langage.

La musique, un peu comme une voiture, est un assemblage complexe de "pièces" qui ont toutes des propriétés et des fonctions différentes. Les Occidentaux, par exemple, tiennent compte du tempo (le mouvement) et du mode (majeur ou mineur) pour juger si une oeuvre est gaie ou triste. Il y a aussi d'autres "pièces", dont la consonance, le rythme, la tonalité, le contour et le timbre, qui sont toutes analysées séparément par le cerveau.

Pour comprendre l'organisation du cerveau musical, Isabelle Peretz travaille avec des personnes atteintes d'amusie, c'est-à-dire qui entendent parfaitement bien, mais qui ont perdu, souvent à la suite d'une intervention chirurgicale, la capacité de percevoir la musique. Dans les cas les plus graves, c'est la panne totale. Une symphonie de Beethoven devient alors aussi incompréhensible à écouter qu'un bulletin d'informations en serbo-croate. Dans d'autres cas, la "pièce" endommagée n'entraîne pas le déraillement de toute la mécanique, comme un bris de suspension n'empêche pas la voiture de rouler. Ainsi, certains sujets d'Isabelle Peretz apprécient la musique mais sont incapables de reconnaître un air connu, même s'ils l'écoutent deux fois de suite. D'autres ne distinguent pas certains phénomènes sonores, la dissonance, par exemple.

La dissonance est généralement considérée comme désagréable. Une personne qui s'amuse à pianoter remarquera rapidement, même si elle n'a aucune formation musicale, qu'il y a des combinaisons de notes qui produisent des sons agréables, mais pas toujours. Certaines notes s'harmonisent et, jouées simultanément, forment un nouveau son, qu'on dit consonant. D'autres refusent, semble-t-il, de fusionner. Le son produit est discordant, instable. Dissonant.

Si vous posez la question à un musicien, il vous répondra probablement que notre préférence pour la consonance est culturelle. Car les gens régulièrement exposés aux sons dissonants, tels les Asiatiques, les apprécient autant que les sons consonants. Jusqu'à tout récemment, votre médecin vous aurait parlé de phénomène acoustique et physiologique. En effet, les recherches scientifiques indiquaient que l'oreille n'était pas construite adéquatement pour percevoir les notes dissonantes, qui causaient donc de la distorsion, comme les notes aiguës dans de vieux haut-parleurs.

À l'aide du concerto no 23 de Mozart (version originale et remix dissonant) et d'instruments d'imagerie cérébrale, Isabelle Peretz a pu déterminer, chez une personne souffrant d'amusie, la région du cerveau où est "traitée" la dissonance. Cette découverte, écrit-elle dans la conclusion de son étude, tend à démontrer que "le cerveau est préprogrammé pour le traitement des intervalles consonants".

Autrement dit, notre cerveau préfère certains sons, indépendamment de la résolution de notre oreille ou de notre culture musicale. "La plupart des sons naturels sont consonants, explique Isabelle Peretz. Votre voix l'est, le chant des oiseaux aussi. Nous préférons toujours ce que nous connaissons. Le seul son dissonant qui me vient à l'esprit est celui des cloches..."

Le samedi 3 juin 2000, 40 000 personnes se sont réunies devant l'oratoire Saint-Joseph, à Montréal, pour assister à la Symphonie du millénaire, le colossal happening de musique contemporaine organisé par Walter Boudreau. Quelque 2 000 d'entre elles avaient répondu à l'appel du compositeur et s'étaient présentées munies, justement, d'une clochette.

Le président de la Société de musique contemporaine du Québec utilise régulièrement la dissonance - ainsi que d'autres sonorités peu orthodoxes - dans ses compositions et il ne peut admettre que des sons puissent avoir une nature fondamentalement désagréable. Pourtant, l'aversion de la grande majorité des Occidentaux pour la dissonance est scientifiquement fondée. Robert Zatorre et Anne Blood, de l'Université McGill, l'ont démontrée dans une étude réalisée en 1999. Les deux neuropsychologues ont présenté une série d'extraits musicaux à un groupe de volontaires et ont observé que les extraits dissonants activaient les zones du cerveau associées aux émotions négatives, comme l'inconfort et l'irritation.

Preuve scientifique ou pas, Walter Boudreau défend énergiquement son droit de contester l'ordre établi et d'explorer d'autres univers musicaux. "Nous avons construit, en Occident, un système musical basé sur la partie consonante du spectre harmonique, mais dans les traditions asiatiques, par exemple, la dissonance en fait partie. Qu'on pense à la musique des moines tibétains: elle est très riche en dissonances et pourtant, eux, ils sont dans un état de paix incroyable!"

Selon la neuropsychologue Isabelle Peretz, c'est justement à partir des émotions que la musique provoque qu'on parviendra à mieux comprendre quelles sont ses racines biologiques. "Mais ça ne fait pas longtemps qu'on étudie les émotions de façon scientifique, fait-elle remarquer. Encore moins du point de vue musical."

Si la science n'a pas encore réussi à expliquer la relation entre la musique et les émotions, il y a des gens, comme Michel Cusson, qui en font leur métier. "Mon travail est d'aller chercher l'émotion que le réalisateur me décrit", explique le compositeur, qui a gagné trois Félix pour la trame sonore de la télésérie Omertà. "Parfois, le réalisateur me l'explique en quelques mots seulement: le personnage est désespéré, il vit une grande solitude et il est agressif. Je prends ça et je dois le mettre en musique."

S'il existe des règles ou, plus bêtement, des recettes pour déclencher certaines émotions par la musique, Michel Cusson dit les ignorer. Il met ses propres émotions en musique et constate, sans pouvoir l'expliquer, que les spectateurs ressentent les mêmes. Ainsi, s'il compose une musique triste, tout le monde la trouvera triste. "Je n'ai dû recommencer qu'une fois. Le réalisateur m'avait demandé d'écrire sur la folie et nous nous étions mal compris. J'avais conçu quelque chose d'éclaté et lui voulait quelque chose d'un peu plus soft."

En composant la trame sonore du film Le collectionneur, Michel Cusson a dû relever le défi de mettre en musique les émotions d'un tueur en série. Pour y parvenir, il a créé un univers sonore inconfortable, à l'aide, entre autres, de dissonances...

Les personnes atteintes d'amusie étudiées par Isabelle Peretz ne sont pas des tueurs en série, bien entendu. Elles sont, au contraire, tout à fait comme les autres, mis à part leur difficulté à percevoir la musique. Leur intelligence est intacte, de même que leur habileté à utiliser le langage et l'écriture. Certaines d'entre elles ont cependant fait à la neuropsychologue des confessions surprenantes. "Elles ont du mal à avouer qu'elles n'aiment pas la musique. Dire qu'on n'est pas bon en musique, c'est acceptable. Mais dire qu'on n'aime pas la musique, c'est comme dire qu'on n'est pas humain. Il y en a que ça rend même malade."

Ces remarques ont persuadé Isabelle Peretz que la musique était un aspect fondamental de l'expérience humaine. Ses recherches lui ont permis de trouver quelques indices, mais il lui manque, pour comparer ses résultats, un groupe témoin composé de personnes qui n'ont pas d'anomalies au cerveau et n'ont jamais entendu de musique. Un groupe qui n'existe probablement pas, même en Afghanistan. "Il faudrait avoir la preuve qu'il y a des Afghans qui n'ont véritablement jamais été exposés à la musique, explique la neuropsychologue, et nous savons qu'ils trichaient: ils chantaient en cachette!"

 

 

En haut !

Créé le 20 juin 2003
Webmestre : Bicephette arobas yahoo point ca